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2 octobre 2016
Alain Lipietz

Contre l’échec scolaire : Villejuif a des atouts

Un « Atlas de l’échec scolaire » montre qu’à Villejuif ça va un peu mieux qu’on ne pourrait le craindre, compte tenu des difficultés des familles.

L’Atlas 2016 des risques sociaux d’échec scolaire du Cereq vient de paraitre. Vous pouvez le télécharger ici (c’est gratuit). Le tome 1 expose la méthode et la situation générale de la France, le tome 2 présente les cartes académie par académie. C’est assez lourd : on vous met ici ce qui concerne l’académie de Créteil (la notre), et même, plus loin, les morceaux de cartes qui nous intéressent !

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Risques sociaux et décrochage scolaire

Evidemment, c’est dans les quartiers où il y a le plus de familles en difficulté qu’il y a le plus d’échec scolaire. Ce qui est intéressant , ce sont les nuances, les résultats un peu inattendus.

La méthode du Cereq est simple : on prend les indicateurs sociaux habituels (familles nombreuses et monoparentales, pauvreté, chômage ou travail précaire des parents, etc) et on regroupe, selon ces critères, les cantons en 6 catégories d’importance égale à l’échelle de la France. On les reporte sur une carte. Attention, ces cantons ne sont pas tout-à-fait les "cantons" au sens des élections, mais pour Villejuif, c’est pareil : un seul canton.

Ensuite, la fréquence de l’échec scolaire (mesuré par la part des jeunes qui quittent l’école sans aucun diplôme, les « décrocheurs ») est reportée sur une seconde carte. Y a plus qu’à comparer.

L’académie de Créteil couvre le Val de Marne, la Seine-Saint-Denis et la Seine et Marne. C’est évidemment la plus difficile de France, avec celle de Lille. 80% des cantons y appartiennent aux deux catégories socialement les plus difficiles.

Le Cereq distingue les cantons très difficiles, en rouge, qui « cumulent les fragilités économiques, familiales, culturelles en milieu urbain », et ceux un peu moins difficiles, en orange, avec une « disparité des conditions de vie en périphérie ». Ces cantons orange partagent les difficultés familiales des premiers, mais on y est en moyenne un peu moins pauvre, avec un peu moins de chômage : ce sont les cantons où il y a à la fois des grands ensembles HLM et des quartiers pavillonnaires ou de résidences plus aisées.

Voici la carte pour l’est parisien :

De même, le Cereq distingue les cantons avec beaucoup de décrocheurs (plus de 29 % de « sans aucun diplôme » parmi les jeunes sortis du système scolaire), en marron foncé, ceux qui en ont de 25 à 29 % (marron clair) , ceux qui en ont de 21 à 25 % (jaune foncé), etc.

Voici la carte :

Villejuif et ses voisines

On voit que Villejuif, comme tout le Val de Bièvre et Chevilly–Larue, est dans la seconde catégorie de difficultés sociales et familiales, celle des cantons aux quartiers « disparates ». Ivry, Vitry, Choisy, comme Orly, etc, sont dans le groupe le plus difficile (« cumul des fragilités »). Ça ne nous surprend pas.

Et pourtant Villejuif a moins de jeunes en échec que Gentilly, Arcueil, Cachan ou Fresnes. Pas « brillant » mais « mieux qu’espéré ». C’est aussi le cas d’Ivry. Et le KB ou Chevilly font encore mieux. Il n’a donc pas de fatalité absolue de l’échec scolaire !

Bon, attention. En réalité, la catégorie des cantons « à disparités » est elle même disparate. Le Chaperon Vert pèse plus lourd dans Arcueil-Gentilly que les Lozaits-Lamartine dans Villejuif…

Mais on peut aussi faire l’hypothèse qu’un certain niveau de mixité sociale dans le voisinage, et donc dans les écoles, diminue le risque de décrochage scolaire de tous les enfants. Regardez, à l’inverse, le gros pâté rouge couvrant presque toute la Seine Saint Denis : sur l’autre carte on a un gros pâté marron foncé !

Vive la mixité sociale !

Aux Ateliers de l’Avenir à Villejuif, avant les élections , nous avions eu cette discussion. Une mère (d’origine africaine) expliquait qu’elle avait été élevée dans une banlieue pavillonnaire, avec beaucoup d’enfants « blancs » (c’est à dire français-langue-maternelle depuis plusieurs générations) dans son école, et elle avait pu apprendre ainsi à parler correctement le français « de l’école », ce qui n’était pas le cas dans la classe de ses propres enfants aux Lozaits. Le ghetto ethnique et social est une cause d’échec scolaire.

Villejuif, comme Ivry et le Kremlin-Bicêtre, voient arriver les fameux « bobos » ("bourgeois-bohêmes"), c’est-à-dire les professions artistiques (qui cherchent des ateliers pour travailler) et intellectuelles (prof, médicaux, informaticiens…) , qui n’ont plus les moyens de vivre dans le XIIIe et qui aiment la vie, la diversité, et donc les quartiers populaires. Mécaniquement, leurs enfants apportent dans les écoles de quartier le français-langue-maternelle qui manque à leurs camarades.

On accuse souvent ces "bobos" de chasser les classes populaires, parce qu’ils peuvent payer des loyers plus élevés. Mais les maires de Montreuil ou d’Aubervilliers (tous deux dans la catégorie des cantons "rouges", les plus difficiles) expliquent au contraire que ces parents amènent aussi avec eux des compétences et des exigences qui profitent à tous les enfants : activités culturelles, bouffe bio à la cantine, protection des vélos, etc. A condition que l’équipe municipale fasse son boulot ! (Écoutez ce débat : « Le Bobo, menace ou chance pour les quartiers populaires ? ».)

Mais il faut franchir un certain seuil dans la mixité. Sinon c’est le risque d’ "évitement scolaire", c’est à dire que les parents cherchent à envoyer leurs enfants ailleurs. Et cela ne concerne pas que les cadres qui envoient leurs enfants dans les collèges avec japonais-première-langue, parce que 80% des enfants de leur quartier sont de parents non francophones ! A catégories socio-professionnelles égales, les parents immigrés sont deux fois plus nombreux à payer des cours de soutien scolaire à leurs enfants. Bien des familles des Lozaits, pourtant pas riches, se saignent aux 4 veines pour envoyer leurs enfants "ailleurs", dans le privé. Tandis que dans le bas-Montreuil (là où il y a assez de classes moyennes intellectuelles), il n’y a pratiquement plus d’évitement scolaire.

Et la "boboïsation" est hélas réversible. Le quartier Pasteur, au nord de Villjuif (pourtant en lisière du Kremlin Bicêtre , le plus près de Paris !) voit actuellement reculer la mixité sociale, car la prise du pouvoir par les trafiquants divers, de Chastenet de Gery au Bas de la Côte, fait fuir les classes moyennes.

Enfin, la qualité de l’équipe éducative et de l’association de parents d’élève doit sans doute jouer un grand rôle : je pense au groupe scolaire Lebon-Lamartine, dans le plus difficile quartier de Villejuif… mais qui s’en sort.

Les bourses scolaires

Un des moyens d’aider les enfants des familles défavorisées, c’est aussi les bourses scolaires.

Évidemment, plus un établissement scolarise compte d’enfants de familles en difficulté, plus il y a de chances qu’il compte beaucoup de boursiers. On a donc l’impression que plus un établissement scolaire compte de boursiers, plus les enfants y sont proches de l’échec scolaire, plus il est "mauvais, à fuir" !

On a eu cet été un mini-scandale sur le cas du lycée Turgot, à Paris, qui s’est retrouvé avec 83 % de boursiers ! On a accusé l’académie de Paris d’avoir ainsi créé volontairement un ghetto pour réserver les meilleurs lycées de l’est de la rive droite (genre Charlemagne) aux clases moyennes…

En fait, c’était le contraire. Une bonne équipe enseignante a remonté récemment la réputation de Turgot. Du coup les parents des familles modestes, qui n’osent pas demander « Charlemagne » en premier choix, mettaient « Turgot ». Or le logiciel de répartition des places donne 300 points de prime aux boursiers… pour faciliter la mixité sociale en les envoyant dans les meilleurs lycées. Donc tous les boursiers qui voulaient Turgot ont eu Turgot… et se sont retrouvés tous ensemble. Les enseignants ont très bien réagi : « Eh bien ! On va leur faire tous avoir le bac ! » Mais ils ont demandé plus de moyens.

Avoir une bourse, c’est une chance et une incitation à « s’accrocher ». Il faut donc veiller à ce que tous les enfants qui y ont droit aient leur bourse. Théoriquement c’est aux parents de la demander. Mais il y a beaucoup de parents qui ne savent pas, n’osent pas : ce qu’on appelle le "non-recours". Il faut tout un travail de sensibilisation et d’assistance en direction des parents, de la part des élus, des principaux des collèges et des assistantes sociales, pour réduire le non-recours. Voir les recommandations du rapport Delahaye sur la pauvreté et la réussite scolaire.

Pour se faire une idée du "non-recours", on peut comparer la part des boursiers dans un collège et la part des « Professions et Catégories Sociales défavorisées » (PCS) dans les familles du quartier desservi par le collège. (Ces chiffres ont circulé dans les syndicats à propos de la refonte de la carte de l’éducation prioritaire dans l’académie de Créteil. On peut trouver des données sociales par quartier encore plus fines : par Iris – voir la carte tout en bas de notre article sur les inégalités entre quartiers.)

Voici, par collège, la situation à Villejuif (en comparaison avec le district Gentilly/Kremlin-Bicêtre/Arcueil/Villejuif, le département, l’académie), chiffres 2014 :

On voit d’abord que les Villejuifois connaissent des situations plus difficiles que la moyenne du département ou du district. Mais c’est encore pire dans le reste de l’académie de Créteil, à cause de la « Grande tache rouge » de Seine Saint Denis. À Aubervilliers, le poids des familles défavorisées est 58,1 %...

On voit ensuite que les collèges de Villejuif connaissent des niveaux de difficultés familiales très différents, de Aimé Césaire à Karl Marx, mais que le % de boursiers ne correspond pas toujours au % de familles défavorisées. Les collèges Guy Môquet et Aimé Césaire n’ont pas obtenu "assez" de bourses, Pasteur et Jean Lurçat se sont « bien débrouillés ». Karl Marx a un léger déficit… Mais peut-être ses enfants, trop mal partis, ont déjà décroché ? Un défi en tous cas pour les directeurs/trices d’écoles, les principales/aux de collège, les assistantes sociales, les élu(e)s.

Et les Réseaux prioritaires ?

Le collège Karl Marx est justement le chef de fil d’un « Réseau d’éducation prioritaire ». Il s’agit de « donner plus à ceux des enfants qui ont moins ».

Cette politique vient d’être durement critiquée par le Conseil National d’évaluation du système scolaire (Cnesco). Si la France a le pire système scolaire des pays développés, c’est entre autres parce qu’il aggrave les inégalités sociales. Question de pédagogie, trop orientée vers la sélection des « cracks » (le fameux « élitisme républicain », qui a eu du moins le mérite de permettre la promotion sociale de bien des filles d’immigrés). Mais, selon le Cnesco, la politique de l’éducation prioritaire n’arrange pas les choses, car l’effet de ségrégation provoqué par cet « étiquetage » n’est pas compensé par les moyens supplémentaires offert à l’Éducation prioritaire. (On retrouve l’effet pervers évoqué plus haut à propos de Turgot).

Gros scandale évidemment ! Le débat ne fait que commencer. Les acteurs de l’éducation prioritaire sont furieux.

Pour ma part, en tant que chercheur qui étudie depuis 45 ans la division économique et sociale de l’espace, cette polémique me semble un peu vaine. Ce n’est pas la désignation du collège Karl Marx comme tête de réseau d’éducation prioritaire qui provoque la ségrégation et l’échec scolaire à Villejuif sud ! Comme le montre l’Atlas du Cereq, les causes sociales sont bien en amont. Mais il en tous cas il y a un point d’accord : il faut dé-sé-gré-guer !

Reste la question des moyens effectivement offerts à ces réseaux. Or une partie de ces moyens vient des municipalités : souvent, la Ville doit payer la moitié des programmes spéciaux facultatifs destinés aux enfants de ces réseaux. Quand L’Avenir à Villejuif faisait partie de la majorité municipale Union citoyenne, nous avons soutenu l’effort des services pour que tous les moyens possibles soient mobilisés. Nous avions même organisé une séance de travail "éducation à la non-violence", après un crime aux Lozaits commis par un jeune "décrocheur", séance pilotée par la maire-adjointe aux scolaires. Apparemment sans suite...

Qu’en est-il depuis que nous ne sommes plus là ? Après la rupture et notre départ, nous avons été virés de tous les conseils d’école et de collège, ce qui nous a paru suspect : nous y représentions la Ville, et pas un courant politique ! Qu’a-t-on voulu nous cacher ?

Nous ne pouvons donc plus garantir que tout est fait à Villejuif pour « donner plus aux enfants qui ont moins. » Affaire à suivre…

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Commentaires

5 Messages

  • Sylvie 3 octobre 2016
    15:26

    La mixité est une piste mais ne règle pas tout. Les rapports se multiplient en ce moment sur les causes des inégalités scolaires, et sur les calamiteuses discriminations -autre spécialité française qui commence à l’école, au sein des mêmes établissements, des mêmes classes. Programmes et méthodes uniformisés ne tenant pas compte de la diversité d’élèves justement de plus en plus divers (les multiples expériences menées par des enseignants pour apprendre différemment restant éternellement "expérimentales" ) ; orientation souvent ubuesque, par préjugés sociaux (une brillante élève de milieu défavorisé, voulant faire médecine se voit dirigée vers une formation d’infirmière) ou sexistes (une adolescente se rêvant peintre en bâtiment se retrouve en... coiffure) -et encore heureux quand en plus d’être pauvre, noire et femme, on n’est pas handicapée... Evidemment ces discriminations se poursuivent plus tard. Le banquier Tidjane Thiam, ivoirien qui n’ayant pas trouvé de travail en France après Polytechnique et les Mines, est devenu DG du Crédit suisse, n’est qu’un exemple, emblématique d’un pays incapable de faire avec sa diversité et de la considérer non comme une tare mais comme un atout.

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    • monique 3 octobre 2016
      17:50

      C’est vrai, la mixité ne réglera pas tout car c’est un problème complexe et les discriminations dans notre pays sont partout : à l’école, à l’embauche, au travail ...
      Pour ce qui est de l’école, le gouvernement avait promis une refondation, on en est loin !
      Mais je me demande si ce qu’il faudrait changer ce n’est pas le regard porté par les enseignants sur les élèves, de la bienveillance, du soutien, de la valorisation afin de créer un climat d’apprentissage positif.
      Cela peut s’apprendre mais malheureusement les enseignants français ne pratiquent pas beaucoup la formation continue. Pourtant je rencontre souvent des enseignants très motivés, pour ne pas dire passionnés par leur travail et à la recherche d’amélioration continuelle.

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  • Sylvie 3 octobre 2016
    19:45

    C’est justement l’une des préconisations de l’étude du Cnesco, que comme en Finlande les enseignants aient davantage de formation continue afin d’être moins coupés des nouvelles pédagogies. Reste que le mammouth Education nationale (pas à dégraisser, mais à démanteler, décentraliser, comme en Finlande là aussi ?...) semble écrabouiller sous ses directives autocratiques, ses "nouveaux programmes", ses "réformes" qui ne réforment rien, toute tentative d’enseigner vraiment autrement. Dans l’intention louable d’une école égalitaire pour tous on a créé les inégalités les plus grandes du monde occidental. Un comble au pays de Rousseau, Jacotot, Pape-Carpantier, Freinet, Huber-Suffrin, Cousinet...
    Et, spécialement pour Monique : "Ce qui devrait inlassablement être recherché, c’est la valorisation de tout enfant pour qu’il ait l’impression qu’on le considère comme un être qui mérite d’être considéré. Et qu’on lui donne l’occasion de grandir, de réussir. S’il peut aller de réussite en réussite, de victoire en victoire, il va de bonheur en bonheur" (Samuel Roller).

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  • Alain Lipietz 3 octobre 2016
    23:56

    D’accord la mixité n’est pas tout ! Mais cet Atlas , qui ne compare que des cartes et des territoires, et pas des individus , ne traite que de ça, et pas des méthodes d’enseignement.
    Je suis persuadé que, si on s’y mettait , il serait plus facile de faire reculer l’échec scolaire en adaptant les méthodes d’enseignement plutôt qu’en réduisant les ghettos.
    Ce que je voulais seulement souligner c’est que :
    - Les enfants apprennent des parents, des enseignants, et de leurs camarades. S’il leur semble que les enseignants parlent une autre langue que les parents et les copains, l’école leur paraitra comme une institution étrangère. Mais bien sûr, s’il y a de la mixité dans les classes , il y a le risque que les enseignants ne s’intéressent qu’aux élèves "qui suivent le mieux", ce qui sera tout aussi excluant pour ceux qui ont des difficultés. Il faut donc évidemment un enseignement qui vise d’abord à ne laisser personne sur le bas-coté. On dit que c’est le cas en Finlande…
    - Contre l’échec scolaire, il y a des choses qui dépendent de la municipalité et des choses qui dépendent de l’éducation nationale. La mixité sociale et le soutien aux élèves en difficulté font partie de ce pour quoi il vaut le coup de se battre quand on est élu municipal.
    C’est pourquoi notre liste, L’Avenir à Villjuif , s’est opposée au projet de l’équipe municipale antérieure de porter le taux de logements sociaux à 40 % alors que d’autres villes se spécialiseraient au contraire dans le logement pour classes moyennes. cf l’article de Guy Dreux et moi "Qu’est-ce qu’une politique vraiment sociale du logement ?’.

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  • Sylvie 4 octobre 2016
    07:30

    Les élus locaux, en contact avec les familles, savent que l’éducation des enfants est l’une des principales préoccupations des habitants des cités. Saluons au passage l’action des associations de soutien scolaire (et autres, comme les Nénétouti), du CLAS, et aussi des structures ouvertes, des MPT, de la Maison des Parents, des ASL... Qui mériteraient probablement d’être développés par rapport à la grande demande de la population.

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